Sommes-nous manipulés

Désinformation, manipulation, « fakenews »…

Les chrétiens face étrange paradoxe

Il y a quelques années, la RTBF diffusa sous le titre La fabrique du mensonge » un reportage sur les « fakenews » qui circulent sur le réseaux sociaux. Il était question notamment des platistes, des gens qui refusent d’admettre que la terre est sphérique, et qui, du coup, croient que les reportages concernant les voyages dans l’espace et la conquête de la lune sont des inventions, alimentées par des vidéos truquées. Aussi bizarre que cela puisse paraître à notre époque, ces idées gagnent du terrain, même parmi les chrétiens. Évidemment, l’internet y est pour beaucoup : les théories les plus absurdes y trouvent des partisans, des groupes se forment et font croire à ceux qui manquent d’esprit critique que les politiques, les scientifiques, les intellectuels, les médias et même les responsables de l’Église nous mentent. Reste alors une petite minorité qui connaît la vérité, dont vous avez le privilège de faire partie si vous adhérez à leur thèses. Pourquoi ces théories ont-elles tant de succès ?

Selon certains, ce phénomène s’explique par le besoin d’appartenance : les membres s’encouragent dans leur manière de penser et de prendre les distances par rapport au reste de la société, ils ressentent une certaine satisfaction de faire partie d’un groupe autour d’une croyance. Il est facile aussi de remettre en question tout ce qu’on veut dans un monde qui a tant de problèmes, et une certaine forme de radicalisation permet des réponses simplistes plutôt qu’un engagement persévérant dans la lutte pour les vraies valeurs.

L’Église n’est pas épargnée

Les exemples que nous venons de citer concernent des faits scientifiques. Mais l’Église aussi connaît ses combats avec ces « théories du complot ». L’une d’entre elles est la contestation de la validité de l’élection du pape François. Comment les auteurs de ces théories arrivent-ils à convaincre leurs adeptes ?

1. On déclare le Pape François coupable d’hérésie (sans nécessairement comprendre le sens exact de ce mot). Or, un pape hérétique n’est plus infaillible ; il ne peut donc pas vraiment être pape : la seule explication est alors de conclure que son élection a été invalide.

2. On invente ensuite un argumentaire où se mêlent des considérations d’ordre théologique et canonique non fondées. Exemple : Benoît XVI a eu des menaces de mort, il a donc été forcé de démissionner. Il a renoncé à sa charge, mais pas à son fonction. Comme il n’y a pas deux Églises, il ne peut y avoir deux papes… Ces thèses absurdes ont même fait l’objet de plusieurs publications, dont un sous le titre « Habemus antipapam ». L’auteur de ce livre, renvoyé de l’état clérical, a fait un passage à Namur récemment pour rencontrer et encourager ses adeptes.

3. Pour donner du poids à ces théories, on évoque à volonté des messages du ciel, de la Vierge Marie, des révélations privées auxquelles on fait dire tout ce qu’on a envie d’entendre, y compris les dernières nouvelles sur la fin du monde…

Benoît XVI lui-même avait déjà réfuté toutes ces spéculations par rapport à sa « démission invalide » en 2014, mais cela n’a pas suffi à apaiser les rumeurs. Plusieurs prêtres ont ainsi été excommuniés pour schisme, notamment en Italie, mais continuent à voyager pour répandre leurs idées. Certains d’entre eux comptent malgré cela des dizaines de milliers d’adeptes sur Facebook et sur leur chaîne YouTube. En Belgique, une association se réclamant de sainte Hildegarde se fait la porte-parole de ces théories en multipliant les contre-vérités, accompagnés d’arguments fallacieux et d’erreurs théologiques.

Malgré une absence totale de fondements, ces agissements ne sont pas sans conséquences pour l’Église. Si le Pape, qui est le garant de l’unité de l’Église, n’est qu’un usurpateur, alors pourquoi l’écouterait-on ? Des croyants peu formés mais bien intentionnés perdent ainsi leur confiance dans le Magistère et, sans se rendre compte, se laissent influencer par des doctrines et des théories absurdes… D’autres manifestent leurs perplexité et leur désarroi devant cette situation qui bouscule leur foi. Tout cela entraîne une forme de radicalisation des gens peu instruits et faciles à manipuler.

Entendons-nous : on peut ne pas être d’accord avec certains propos du pape, surtout lorsque ceux-ci sont exprimés de façon spontanés et sans aucune préparation. Il y a une différence entre :

– d’une part, ce que le pape enseigne, dans la ligne de toute la Tradition de l’Église et dans des écrits longuement élaborés,

– et d’autre part des remarques qu’il fait dans une interview, un entretien improvisé ou un discours.

On peut aussi avoir un avis critique sur certaines de ses nominations et décisions. Cependant, cela n’affecte en rien le respect qu’un catholique doit porter à son ministère en tant que successeur de Pierre et à l’enseignement officiel qu’il diffuse au sein de l’Église en communion avec les évêques. Et en aucun cas notre position critique ne nous permet-elle de répandre des mensonges ou des théories non-fondées remettant en question son ministère. Par ailleurs, il ne faut jamais oublier la vertu d’humilité : pourquoi est-ce que mon jugement personnel – et celui d’un petit nombre de personnes – aurait-il plus de poids que l’avis unanime des cardinaux et de la grande majorité des pasteurs ? L’Église n’est pas parfaite puisqu’elle est faite d’hommes ; mais nous devons aussi avoir confiance en l’Esprit Saint qui la guide à travers les tempêtes de notre époque.

Internet, le seul coupable ?

S’il est aujourd’hui relativement facile de répandre les idées et les théories absurdes via l’internet, les médias traditionnels (journaux, radio, TV), nous en avertissement régulièrement et prennent la peine d’en dénoncer certains, comme le montre l’exemple des platistes cité plus haut. Mais voici un étrange paradoxe : ces mêmes canaux, qui peuvent compter sur le travail des professionnels de l’information, ne sont pas en manque quand il s’agit de désinformation. Celle est alors, le plus souvent, au service d’une idéologie prétendument « progressiste », qui remet en question les valeurs que la foi chrétienne véhicule depuis son origine.

Une des techniques utilisées abondamment est l’emploi d’expressions trompeuses. Exemple : le « droit à l’avortement » est souvent mentionné comme une évidence qui devrait être accepté partout et par tous. Mais que signifie exactement cette notion ? Il y a au moins deux manières très différentes de la comprendre.

  • Soit on le considère comme un droit humain universel, comparable au droit de choisir sa religion, à la liberté d’expression, etc. Mais dans ce cas, il entre en conflit avec un autre droit, plus fondamental : le droit à la vie. Comment un acte qui prive un être humain innocent de sa vie – et donc de tous ses droits – pourrait lui-même être considéré comme un droit ?
  • Soit on le considère du point de vue du droit positif : la loi l’autorise, donc on y a droit. Mais que dire alors des pays où la loi autorise la peine de mort, l’excision des filles, la discrimination raciale ou d’autres pratiques contraire aux droits humains universels ? Faut-il conclure qu’on a droit à ces pratiques-là ?

La désinformation est encore plus flagrante quand la vérité est déformée et que des contre-vérités sont présentées comme des faits. Le fait que ceci se fait sur une chaîne publique, financée par les contribuables et donc tenue par le devoir de neutralité en matière de convictions philosophiques, ne fait qu’aggraver le problème. Pourtant, ces procédures sont de plus e plus courantes à la RTBF. Nous en donnons ici un exemple.

Dans l’émission Matin première du 25 décembre 2024 (jour de Noël), on abordait la question des femmes prêtres, en affichant dès le départ un certain cynisme, suggérant, par exemple, que la place des femmes dans l’Église se limite au nettoyage des sacristies. En peu de minutes, on accumule un nombre incroyable de fausses informations dont voici quelques exemples.

1. L’invitée prétend que l’ordination est « le premier niveau à passer pour intégrer la curie », que l’institution du Vatican est fermée aux femmes, que les femmes peuvent uniquement occuper des positions « peu visibles, non rémunérées ». Toutes ces informations sont fausses. Depuis des dizaines d’années, aussi bien la curie romaine que les églises locales emploient des femmes rémunérées, et depuis quelques mois, une femme dirige même un dicastère de la curie.

2. On évoque ensuite l’ordination des femmes sur le Danube, en 2002, par trois cardinaux progressistes, en accentuant : « des ordinations totalement valides, selon les règles du sacrement ». Or, aucun cardinal n’était impliqué dans cette célébration ; le célébrant se disait évêque, mais ne faisait pas partie de l’Église catholique. Il s’agissait simplement d’un simulacre provocateur qui n’avait rien d’une ordination valide.

3. On cite une « théologienne » prétendant que « toute l’histoire de l’Église repose sur l’effacement des femmes ». Or, tout théologien digne de ce noms sait que la foi chrétienne, et donc l’histoire de l’Église, repose sur l’effacement d’un homme, le Christ, qui a accepté de mourir comme un criminel sur la croix… et qui demande à ses disciples (hommes et femmes) de suivre son exemple.

Bien entendu, de nombreuses personnes se déclarant chrétiennes n’agissent pas en véritables disciples du Christ. Mais on parle moins de ceux qui s’efforcent de vivre l’Évangile humblement et discrètement dans leur vie quotidienne. Pensons à tous ces parents, aux mères et pères de famille qui éduquent leurs enfants dans la foi ; leur exemple a bien plus d’impact sur la société que les discours du pape, des évêques et des prêtres.

Contactée pour faire la clarté sur cette désinformation, la RTBF n’a pas voulu réagir. Sans doute qu’ils ont déjà dû faire face à d’autres critiques et réclamations, puisque le 12 février 2021, son directeur s’en défendait : « Nous ne sommes ni manipulés ni manipulateurs ; nous sommes une rédaction de journalistes, de présentateurs professionnels qui travaillent jour et nuit… ». Professionnels sans doute, mais pas toujours au service d’une information correcte et neutre comme ce devrait être le cas d’une chaîne publique. Les conséquences sont graves, non seulement parce cette désinformation fait du tort aux personnes ou aux institutions visées (en l’occurrence l’Église), mais aussi parce qu’elle augmente la méfiance du public à l’égard des médias qui devraient être entièrement au service d’une information objective et de qualité. Les personnes qui se méfient risquent alors de se tourner vers des sources encore moins fiables, ce qui ne fait qu’accroitre la confusion et les divisions au sein de la société. C’est ce qu’on a constaté pendant la crise de 2020-21, lorsque qu’un nombre considérable de citoyens se méfiaient des informations même bien fondées.

Comment réagir à tout cela ?

En ce qui concerne l’internet, certains canaux (sites, chaines YouTube, pages Facebook) sont tout simplement à éviter, surtout lorsqu’on constate toute de suite que les idées véhiculées n’ont aucun fondement solide. En cas de doute, on peut demander aux responsables de donner des sources et vérifier si celles-ci sont fiables. Ce n’est pas parce que le ou la responsable se donne un air intelligent et savant que l’information est correcte, comme le montre le cas de « l’École Sainte Hildegarde » cité ci-dessus. En ce qui concerne l’information sur la vie de l’Église, les meilleures références demeurent le site du Vatican (Vatican.va), où se trouvent tous les documents importants du Magistère et le discours du pape, ainsi que des chaînes telles que Vatican News, Zénit ou Aleteia, sans oublier les sites officiels des Églises locales. En cas d’incertitude, il est également possible de s’adresser à une personne compétente engagée au sein de l’Église plutôt qu’à quelqu’un extérieur ou opposé à celle-ci.

La solution n’est pas de se détourner des médias traditionnels : une bonne partie des informations qu’ils présentent sont correctes et importantes à connaître. Cependant, il est nécessaire de les « décoder » en discernant le vrai du faux. Dans l’exemple de l’émission de Matin première que nous venons de citer, cette tâche s’avère relativement aisée : toute personne ayant une certaine connaissance de la vie de l’Église peut identifier les informations erronées ainsi que les discours teintés d’idéologie. Mais dans d’autres cas, le travail critique nécessite une recherche plus approfondie et une analyse rigoureuse des données disponibles sur des sites internet fiables. S’informer uniquement via des sites internet privés, ce serait s’exposer davantage à la désinformation.

Dans le cas des média traditionnels, il est utile de réagir par écrit, même si souvent, on ne reçoit pas de réponse. Les coordonnées de contact sont aisément accessibles sur Internet. Il convient de garder toujours un ton poli et calme (même s’il y a de quoi s’énerver…), en rappelant les faits, en donnant des informations précises et correctes, et en rappelant le devoir de neutralité ainsi que le droit à une information correcte. Enfin, n’oublions pas ce conseil de saint Paul : « J’exhorte donc, avant toutes choses, à faire des prières, des supplications, des requêtes, des actions de grâces, pour tous les hommes, pour les rois et pour tous ceux qui sont élevés en dignité… » (1 Tm 2,1-2). Ne pourrait-on pas ajouter les journalistes à la liste ?