Création et sélection naturelle dans les discours de Joseph Ratzinger
Le Pape Benoît XVI a-t-il pris ses distances par rapport aux évidences scientifiques, comme l’affirme C. de Duve ? Pour répondre à la question, nous proposons ici un résumé d’un article de Vincent Aucante, philosophe et chargé de cours à l’Université pontificale grégorienne1.
I. Les prises de position du théologien
En 1968 le théologien Joseph Ratzinger publie un texte intitulé « Foi en la création et théorie de l’évolution », il tente de préciser l’apport de la science par rapport à la théologie. Sa position est alors en avance sur son temps et suit le fil de l’inspiration du Concile : « La théorie de l’évolution ne supprime pas la foi ; elle ne la confirme pas non plus. Mais elle la pousse à se comprendre elle-même plus profondément, et à aider ainsi l’être humain à se comprendre et à devenir de plus en plus ce qu’il est : l’être qui dans l’éternité doit dire à Dieu “tu”»2.
En 1981, le cardinal Ratzinger revient sur l’articulation entre création et évolution en montrant qu’elles ne sont pas contradictoires : les deux approches ne s’excluent pas, mais elles se complètent. Les théories de l’évolution s’intéressent au « comment » des choses, alors que la foi parle du « pourquoi », de l’intention du Créateur et du sens de l’existence : « Si nous savons que nous ne sommes pas les fruits du hasard mais sommes issus de la liberté et de l’amour, alors, nous qui ne sommes pas nécessaires pouvons rendre grâce pour cette liberté et, par là-même, nous convaincre que c’est bien un don d’être homme »3.
Faut-il conclure que le hasard n’existe pas ? Non, car le hasard mis en valeur par la science nous révèle que notre existence n’est pas le résultat d’un enchaînement de processus qui devait nécessairement se dérouler de la sorte. Et cela suggère en fin de compte que Dieu et sa liberté créatrice en seraient la cause. Le principe du hasard et la foi en un Dieu Créateur ne sont donc pas incompatibles.
En 1999, Ratzinger revient sur le sujet en affirmant que « l’homme est à l’image de Dieu, ce qui signifie qu’il est un être constitutivement en relation, qu’à travers toutes ses relations et en elles, il cherche la relation qui est le fondement de son existence »4. Notons qu’il suit ici une intuition que saint Jean-Paul II avait déjà exposée dans ses catéchèses du mercredi dès le début de son pontificat en 1979 : l’homme est un être de communion, à l’image de la Sainte Trinité.
Selon Ratzinger les religions doivent prendre en compte les nouvelles découvertes sur le monde et sur l’homme, sans quoi elles risquent de tomber dans l’irrationnel5. « L’idée du droit naturel présupposait un concept de la nature où nature et raison s’interpénètrent, où la nature elle-même est rationnelle. Cette vision de la nature s’est effondrée lorsque la théorie de l’évolution a triomphé. La nature en tant que telle ne serait pas rationnelle, même s’il y a en elle des comportements rationnels. Voilà le diagnostic qui nous est adressé à partir de ce moment-là, et qu’il semble aujourd’hui impossible de contredire »6.
Dans une note ajoutée au texte publié, Ratzinger reprend une précision que saint Jean-Paul II avait déjà faite dans son discours de 1996 concernant la théorie de l’évolution : il faut distinguer entre « les résultats concrets des sciences de la nature et la philosophie qui les accompagne ». Selon Jean-Paul II, les théories de l’évolution peuvent intégrer des options philosophiques différentes et ainsi mener à des conclusions en apparence contradictoires. Le problème est donc davantage d’ordre philosophique que scientifique, ce qui veut dire aussi que les scientifiques doivent se garder de présenter leurs conclusions d’ordre philosophique comme des vérités scientifiques.
II. Une parole pontificale sur la théorie de l’évolution
Dès son élection en tant que Souverain pontife, Benoît XVI accorde une attention particulière à ce sujet : « Nous ne sommes pas le produit accidentel et dépourvu de sens de l’évolution. Chacun de nous est le fruit d’une pensée de Dieu. Chacun de nous est voulu, chacun est aimé, chacun est nécessaire »7. Loin de rejeter l’idée de l’évolution, Benoît XVI insiste sur le fait que Dieu crée à travers elle : si les mécanismes aléatoires y jouent un rôle, cela ne signifie pas que le hasard serait le seul « responsable » de l’avènement d’un être aussi complexe que l’humain, doté d’une âme spirituelle voulue par Dieu.
Dans une homélie du 15 août 2005, le Pape poursuit cette idée en y ajoutant un avertissement : lorsque l’homme n’apparaît plus que comme « le produit d’une évolution aveugle », […] il peut être usé et abusé.« C’est précisément ce que l’expérience de notre époque a confirmé »8. Il reviendra plusieurs fois sur cette thématique, prenant toujours en compte non pas l’espèce humaine dans sa généralité mais chaque homme dans sa singularité. Dès lors, la question principale n’est pas de savoir si l’évolution est compatible avec la foi chrétienne. Il s’agit plutôt de s’interroger sur le statut de l’option en faveur d’une existence irrationnelle et insensée, qui ne serait que le fruit du hasard.
Benoît XVI reprend cette question en 2006 dans un discours prononcé devant des jeunes. Il n’y a que deux possibilités : soit l’on reconnaît la priorité de la raison, de la Raison créatrice qui est à l’origine de tout et est le principe de tout, soit l’on soutient la priorité de l’irrationnel, selon laquelle tout ce qui fonctionne sur notre terre ou dans notre vie ne serait qu’occasionnel, marginal. Dans le second cas, même la raison humaine serait un produit de l’irrationalité. La grande option du christianisme est l’option pour la « priorité de la raison », la rationalité : la conviction que l’univers et la vie ne peuvent pas être le fruit de processus purement aléatoires, sans aucune intervention de la Raison divine. 9
Au séminaire de Castelgandolfo de 2006, le Pape prend clairement ses distances par rapport au créationnisme « qui rejette par principe la science ». En même temps, il critique fermement « une théorie de l’évolution qui cacherait ses propres lacunes »10. La science doit accepter ses limites, tout comme la foi doit se laisser interroger par les découvertes scientifiques. En réponse au créationnisme, Benoît XVI remarque que « Dieu est trop grand pour pouvoir se glisser dans les questions laissées ouvertes par la théorie de l’évolution »11. Il faut donc se garder de la tentation de systématiquement faire appel à la foi pour répondre à des questions qui relèvent de la science.
D’un autre côté, il faut remarquer aussi que Benoît XVI n’adopte pas pleinement toutes les revendications de certains théoriciens de l’évolution, et ceci pour plusieurs raisons. D’abord, s’il admet l’idée de l’évolution, il considère qu’il est impossible d’en vérifier certaines affirmations à cause des longues périodes de temps qu’elles englobent. De plus, il ne s’agit pas d’une théorie complète, intégralement vérifiée. En outre, la question de la continuité de l’évolution pose une difficulté ; Benoît XVI jugeant probable (ce qui ne signifie pas certain) que l’évolution procède par sauts.
Par ailleurs, la question de savoir ce qui est à l’œuvre demeure au-delà de la scientificité de l’évolution : « Non seulement les textes de vulgarisation mais aussi les textes scientifiques sur l’évolution parlent fréquemment de la nature ou de l’évolution qui a fait ceci ou cela. Mais qui est véritablement la nature ou l’évolution ? […] Si quelqu’un dit que la nature fait ceci ou cela, il tente en fait de rassembler une file d’événements en un sujet qui n’existe pas en tant que tel » (p. 151).
Autrement dit, la nature, l’évolution, la sélection naturelle…, ce ne sont pas des sujets intelligents qu’on pourrait personnaliser. Les résultats obtenus par la raison scientifique ne doivent pas conduire à écarter d’autres dimensions de la raison qui ont aussi leur place dans notre vie. Et rejetant le fidéisme (et implicitement le créationnisme), le Pape précise « qu’il y a des questions que la raison doit prendre en compte et qui ne peuvent être laissées au seul sentiment religieux » (p. 152).
Benoît XVI en conclut que la matière est porteuse d’une « certaine rationalité » qui la rend lisible et qui transcende « l’irrationnel, le chaotique, la destruction » que l’on peut observer tout au long du chemin de l’évolution. Or, cette rationalité occupe une place capitale pour l’être humain : « Il m’apparaît que le processus en tant que totalité a une rationalité. Malgré ses incohérences et ses aléas à travers l’étroit corridor, dans la sélection (Auswahl) des quelques mutations positives et dans l’exploitation d’une petite vraisemblance, le processus en tant que tel a quelque chose de rationnel ». Et il ajoute : « Cette double rationalité qui se manifeste à nouveau en correspondant à notre raison humaine conduit par suite à une question qui dépasse la science mais qui est quand même une question de raison : d’où vient cette rationalité ? » (p. 152).
Arrivées à ce point, les sciences de la nature doivent suspendre leur jugement, et la raison créatrice divine peut être entraperçue. L’aléatoire et le hasard qui sont à l’œuvre dans l’évolution des vivants apparaissent alors non pas comme des puissances indépendantes, mais comme des caractéristiques qui font partie d’un ensemble plus vaste, ordonné et rationnel, auquel nous avons partiellement accès.
Dans son homélie de la veillée pascale du 15 avril 2006, il évoque la résurrection et la formation de l’homme nouveau : « La résurrection du Christ […] est – si nous pouvons pour une fois utiliser le langage de la théorie de l’évolution – la plus grande “mutation”, le saut absolument le plus décisif dans une dimension totalement nouvelle qui soit jamais advenue dans la longue histoire de la vie et de ses développements : un saut d’un ordre complètement nouveau, qui nous concerne et qui concerne toute l’histoire »12.
Conclusion
Tout en respectant le champ d’action de la recherche scientifique, Benoît XVI fait clairement la distinction entre ce qui relève des sciences de la nature et les vérités d’ordre métaphysique. Il rappelle aussi la faiblesse de certaines théories qui se veulent scientifiques tout en faisant preuve de lacunes expérimentales et de dépendance philosophique.
En prenant en compte la dimension scientifique de l’évolution, il nous rappelle que chaque discipline a sa valeur et son indépendance, mais chacune doit aussi reconnaître et accepter ses limites. La science, qui étudie les mécanismes qui sont à l’œuvre dans l’évolution, décrit le comment de ce long processus, mais ne peut pas se prononcer sur les questions d’ordre métaphysique ou théologique qui dépassent son domaine propre. L’existence de Dieu, la sagesse créatrice qui est à l’œuvre dans l’évolution des vivants, l’origine de la nature spirituelle de l’homme… ce sont des réalités au sujet desquelles la science ne peut pas prononcer de jugement définitif. D’autre part, le croyant qui interprète la Révélation en étudiant les textes sacrés et en réfléchissant aux phénomènes qui se présentent à sa connaissance doit toujours rester ouvert aux découvertes scientifiques sans se prononcer hâtivement sur des questions qui relèvent de la science.
Extraits du message de saint Jean-Paul II aux Membres de l’Académie pontificale des Sciences
(22 /10/1996)
2. Je me réjouis du premier thème que vous avez choisi, celui de l’origine de la vie et de l’évolution […], un thème essentiel qui intéresse vivement l’Église, puisque la Révélation contient, de son côté, des enseignements concernant la nature et les origines de l’homme. Comment les conclusions auxquelles aboutissent les diverses disciplines scientifiques et celles qui sont contenues dans le message de la Révélation se rencontrent-elles? Et si, à première vue, il peut sembler que l’on se heurte à des oppositions, dans quelle direction chercher leur solution ? Nous savons en effet que la vérité ne peut pas contredire la vérité.
4. Compte tenu de l’état des recherches scientifiques à l’époque et aussi des exigences propres de la théologie, l’encyclique Humani Generis considérait la doctrine de l’évolutionnisme comme une hypothèse sérieuse, digne d’une investigation et d’une réflexion approfondies à l’égal de l’hypothèse opposée. […] Aujourd’hui, près d’un demi-siècle après la parution de l’encyclique, de nouvelles connaissances conduisent à reconnaître dans la théorie de l’évolution plus qu’une hypothèse. Il est en effet remarquable que cette théorie se soit progressivement imposée à l’esprit des chercheurs, à la suite d’une série de découvertes faites dans diverses disciplines du savoir. La convergence, nullement recherchée ou provoquée, des résultats de travaux menés indépendamment les uns des autres, constitue par elle-même un argument significatif en faveur de cette théorie.
Et, à vrai dire, plus que de la théorie de l’évolution, il convient de parler des théories de l’évolution. Cette pluralité tient, d’une part, à la diversité des explications qui ont été proposées du mécanisme de l’évolution et, d’autre part, aux diverses philosophies auxquelles on se réfère. Il existe ainsi des lectures matérialistes et réductionnistes et des lectures spiritualistes. Le jugement ici est de la compétence propre de la philosophie et, au-delà, de la théologie.
5. Le Magistère de l’Église est directement intéressé par la question de l’évolution, car celle-ci touche la conception de l’homme, dont la Révélation nous apprend qu’il a été créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. La Constitution conciliaire Gaudium et Spes a magnifiquement exposé cette doctrine, qui est un des axes de la pensée chrétienne. Elle a rappelé que l’homme est « la seule créature sur terre que Dieu a voulue pour elle-même » (GS, n. 24). En d’autres termes, l’individu humain ne saurait être subordonné comme un pur moyen ou un pur instrument ni à l’espèce ni à la société; il a valeur pour lui-même. Il est une personne. Par son intelligence et sa volonté, il est capable d’entrer en relation de communion, de solidarité et de don de soi avec son semblable. Saint Thomas observe que la ressemblance de l’homme avec Dieu réside spécialement dans son intelligence spéculative, car sa relation avec l’objet de sa connaissance ressemble à la relation que Dieu entretient avec son œuvre. Mais, plus encore, l’homme est appelé à entrer dans une relation de connaissance et d’amour avec Dieu lui-même, relation qui trouvera son plein épanouissement au-delà du temps, dans l’éternité. Dans le mystère du Christ ressuscité nous sont révélées toute la profondeur et toute la grandeur de cette vocation (GS, n. 22). C’est en vertu de son âme spirituelle que la personne tout entière jusque dans son corps possède une telle dignité. Pie XII avait souligné ce point essentiel: si le corps humain tient son origine de la matière vivante qui lui préexiste, l’âme spirituelle est immédiatement créée par Dieu.
En conséquence, les théories de l’évolution qui, en fonction des philosophies qui les inspirent, considèrent l’esprit comme émergeant des forces de la matière vivante ou comme un simple épiphénomène de cette matière sont incompatibles avec la vérité de l’homme. Elles sont d’ailleurs incapables de fonder la dignité de la personne.
6. […] Les sciences de l’observation décrivent et mesurent avec toujours plus de précision les multiples manifestations de la vie et les inscrivent sur la ligne du temps. Le moment du passage au spirituel n’est pas objet d’une observation de ce type, qui peut néanmoins déceler, au niveau expérimental, une série de signes très précieux de la spécificité de l’être humain. Mais l’expérience du savoir métaphysique, de la conscience de soi et de sa réflexivité, celle de la conscience morale, celle de la liberté, ou encore l’expérience esthétique et religieuse, sont du ressort de l’analyse et de la réflexion philosophiques, alors que la théologie en dégage le sens ultime.
1 Cf. V. Aucante, « Création et évolution. La pensée de Benoît XVI », NRT 2008/3, p. 610-618.
2 J. Ratzinger, « Schöpfungsglaube und Evolutionstheorie » dans Dogma und Verkündigung, München-Freiburg, Erich Wewel Verlag, 1973, p. 160.
3 Ibid., p. 61.
4 J. Ratzinger, L’unique alliance, Paris, Parole et Silence, 1999, p. 60.
5 J. Ratzinger, Foi, vérité, tolérance, Paris, Parole et Silence, 2005, p. 79-80.
6 J. Ratzinger, « Démocratie, droit et religion », dans Esprit, juillet 2004, p. 24.
7 Benoît XVI, Homélie de la messe inaugurale du pontificat, le 24 avril 2005, dans DC 2005, n. 2337, p. 548.
8 Benoît XVI, Homélie dans la paroisse San Tommaso di Villanova à Castelgandolfo, dans L’Osservatore Romano, éd. quotidienne en italien du 17-18 août 2005, p. 9.
9 Cf. Benoît XVI, « Rendre Dieu présent dans la société », dans l’OR 2006, n. 15, p. 2-4, ici p. 4, col. 4.
10 Cf. Benoît XVI, Schöpfung und Evolution, Augsburg, Sankt Ulrich Verlag, 2007, ici p. 149. Les mentions de pages qui viendront dans la suite du texte renvoient à cet ouvrage.
11 Ibid.
12 Benoît XVI, Homélie de la veillée pascale du 15 avril 2006, dans DC 2006, n. 2358, p. 458.