Pour les scientifiques qui l’ont examiné, c’est sans doute une des plus grandes énigmes de notre temps : le Linceul de Turin. Depuis l’apparition de la photographie, ce linge de plus de 4m de long ne cesse de faire parler de lui. Et pour cause : le négatif de la première photographie, en 1898, a fait apparaître l’image d’un corps enveloppé dans ce drap. Ce phénomène s’explique par le fait que l’image imprégnée sur le tissu est elle-même un négatif : les effets noirs-blancs sont inversés. Or, en développant un négatif (indispensable à l’époque pour produire une photo) à partir d’une image déjà inversée, on obtient une image qui correspond à l’original. Ainsi donc, le photographe Secondo Pia a été surpris de
découvrir cette image et surtout ce visage, qui pourrait être celui du Christ. Depuis lors, la science n’a cessé de s’intéresser à ce linceul, fournissant de nombreux indices en faveur de son authenticité. D’innombrables publications lui ont été consacrées, et il est impossible d’en dire tout en quelques pages. Un petit rappel des détails essentiels peut nous aider à réfléchir sur le message de cet objet bien particulier.

Authentique ou faux ?
Plusieurs éléments plaident en faveur de l’authenticité de ce linge, mais les détracteurs ne
sont pas faciles à convaincre. D’abord, les caractéristiques du tissu correspondent à ce qui
était fabriqué en Syrie, au premier siècle. Certains pollens retrouvés viennent de Palestine, ce qui signifie qu’il a au moins dû passer par là. Ensuite, l’image du corps qui a été enveloppé dans ce linge est de tout évidence celle d’un crucifié qui a subi d’autres supplices peu avant sa mort.
Cependant, en 1988, la datation selon la méthode du carbone 14 a donné un nouvel argument au détracteurs : l’étude a conclu en faveur d’un linge datant du 13-14e siècle. Mais cette conclusion a très vitre suscité des réserves : étant basée sur le taux de carbone 14 (élément instable qui disparaît avec le temps), elle ne tenait pas compte des quantités de carbone qui ont pu contaminer le linge au fil des siècles, notamment lors d’un incendie en 1532.
Plus récemment, une nouvelle méthode de datation, basée sur les rayons X, a conclu que le linge datait probablement du 1er siècle. En outre, l’hypothèse d’un faux du Moyen-Âge soulève une série de
questions et d’objections auxquelles personne ne parvient à répondre ; en voici quelques-unes.
- Au Moyen Âge, nul ne pouvait envisager que des siècles plus tard, le textile serait analysé à l’aide de méthodes scientifiques rigoureuses, dont personne à cette époque n’avait connaissance. Pourquoi, dès lors, les faussaires auraient-ils eu recours à un tissu en provenance d’Orient et à des pollens de Palestine ?
- Pourquoi auraient-ils « dessiné » les marques des clous dans les poignets, alors que, jusqu’au siècle dernier, toutes les représentations de la crucifixion montrent les clous dans la paume des mains ? Ce n’est que depuis quelques dizaines d’années qu’on sait que les Romains avaient l’habitude d’enfoncer les clous au niveau des poignets…
- À défaut de traces de peinture et de pigments, certains ont imaginé que des faussaires auraient créé une image avec un vrai corps humain auquel on aurait fait subir la passion du Christ. Mis à part que cette explication ne tient pas compte de l’origine du tissu et de certains pollens, elle pose plus de questions qu’elle ne donne de réponses. Comment les faussaires pouvaient-ils imaginer qu’ils obtiendraient un négatif dont l’image originale ne serait révélée que des siècles plus tard, grâce à l’invention de la photographie ? Comment auraient-ils pu connaître les processus chimiques de report sur tissu, dans l’atmosphère d’un tombeau avec un corps d’homme venant de mourir ? La même question se pose pour l’effet en trois dimensions qui a été détecté grâce
à des techniques que la NASA emploie pour les photographies du sol d’autres planètes et qui ont permis d’obtenir une image en relief du corps du crucifié. - En agrandissant l’image des fils à l’endroit d’une tache de sang, on n’a constaté aucune trace de tiraillement sur les fils de lin. Si des mains humaines avaient enlevé le corps, le sang coagulé aurait inévitablement arraché des particules du tissu. Or, ce n’est pas le cas : le corps a dû se détacher du linceul d’une façon inexplicable. Dans l’hypothèse de génies qui maîtrisaient des techniques dont personne d’autre n’avait connaissance, comment auraient-ils pu sortir le corps du linceul sans que cela ne laisse aucune trace sur le tissu ?
Tous ces constats permettent d’exclure avec certitude l’hypothèse d’un faux fabriqué au Moyen Âge ou lors des siècles suivants. Reste alors une autre question : se pourrait-il que le supplicié soit un autre personnage du premier siècle ? Une telle hypothèse suscite à nouveau des questions.
Rappelons que le droit romain interdisait de multiplier les peines : un condamné à mort n’était pas flagellé avant l’exécution. Cependant, les Évangiles nous rapportent que Pilate était d’avis de relâcher Jésus, et c’est sans doute en espérant apaiser la colère des accusateurs qu’il le fit flageller – en vain. À côté des nombreuses marques de la flagellation (environ 120), le linceul révèle d’autres détails tout aussi singuliers pour une crucifixion et qui correspondent aux récits des Évangiles. Les traces de sang au niveau de la tête indiquent un saignement important au niveau du crâne, dû à la couronne
d’épines. Enfin, saint Jean nous rapporte qu’après la mort de Jésus, un soldat lui transperça le côté avec la lance, sans doute pour s’assurer de la mort, faisant couler ainsi de l’eau et du sang. Ce fait est également attesté par les traces visibles sur le linceul.

Or, ce n’était pas un procédé habituel : Jésus ayant perdu beaucoup de sang en raison de la flagellation et de la couronne d’épines, mourra après quelques heures, alors que d’habitude, un crucifié pouvait rester sur la croix plus d’un jour et demi.
Peut-on parler de « preuves » ?
Il faut toujours être prudent avec le mot « preuves » ; ce qui est une preuve pour l’un ne l’est pas nécessairement pour un autre. Le fait est qu’aujourd’hui, le linceul présente une série d’énigmes pour lesquelles aucun scientifique n’a de réponse.
Le Dr. Philippe Boxho, médecin légiste et athée, qui a examiné plus de 4.000 cadavres, constate que le linceul présente un ensemble invraisemblable de détails dont on n’avait pas connaissance il y a quelques siècles. Il est donc impossible de parler d’un faux. De même, personne ne sait expliquer par quelle phénomène l’image du corps a pu imprégner le linge avec une telle précision ; certains scientifiques imaginent une très intense lumière ou un phénomène du genre, inconnu de nos jours. Tous ces éléments, ainsi que le fait qu’on n’a aucune explication scientifiquement acceptable sur la manière dont le corps a quitté le linceul, nous fait dire que la science est devant une énigme à laquelle
seule la foi détient la réponse. Pour le regard de la foi, qui n’a pas besoin de preuves mais de la révélation, nous sommes en présence d’un objet qui pourrait bien témoigner de l’événement le plus inouï de l’Histoire : la Pâque du Christ, le passage de la mort à la Vie.
« Ils tourneront les regards vers moi »
« Alors je répandrai sur la maison de David et sur les habitants de Jérusalem un esprit de grâce et de supplication, et ils tourneront les regards vers moi, celui qu’ils ont percé… » (Za 12,10)
L’Évangile de saint Jean reprend ce verset du livre de Zacharie dans le contexte du coup de lance qui transperce le côté de Jésus, laissant couler du sang et de l’eau. Depuis lors, l’Église ne cesse de contempler ce mystère, et le visage du Linceul de Turin nous y invite aussi – à une époque où on a souvent tendance à être davantage pris par des occupations « plus utiles ». Le Pape Benoît XVI a choisi ce verset de l’Évangile comme thème central de son message de carême pour l’année 2007, afin de nous encourager à méditer sur l’amour de Dieu manifesté dans le visage du Christ souffrant. Nous en publions ci-après quelques extraits.
« Ils regarderont Celui qu’ils ont transpercé » (Jn 19,37)
Le Carême est une période propice pour apprendre à faire halte avec Marie et Jean, le disciple préféré, auprès de Celui qui, sur la Croix, offre pour l’Humanité entière le sacrifice de sa vie (cf. 19,25). Aussi, avec une participation plus fervente, nous tournons notre regard, en ce temps de pénitence et de
prière, vers le Christ crucifié qui, en mourant sur le Calvaire, nous a révélé pleinement l’amour de Dieu. Je me suis penché sur le thème de l’amour dans l’encyclique Deus caritas est, en soulignant ses deux formes fondamentales : l’agapè et l’eros.
L’amour de Dieu : agapè et eros
Le terme agapè, que l’on trouve très souvent dans le Nouveau Testament, indique l’amour désintéressé de celui qui recherche exclusivement le bien d’autrui; le mot eros, quant à lui, désigne l’amour de celui qui désire posséder ce qui lui manque et aspire à l’union avec l’aimé.
L’amour dont Dieu nous entoure est sans aucun doute agapè. En effet, l’homme peut-il donner à Dieu quelque chose de bon qu’Il ne possède pas déjà ? Tout ce que la créature humaine est et a, est un don divin : aussi est-ce la créature qui a besoin de Dieu en tout. Mais l’amour de Dieu est aussi eros. Dans l’Ancien Testament, le Créateur de l’univers montre envers le peuple qu’il s’est choisi une prédilection qui transcende toute motivation humaine. Le prophète Osée exprime cette passion divine avec des images audacieuses comme celle de l’amour d’un homme pour une femme adultère (cf. 3,1-3); Ézéchiel, pour sa part, n’a pas peur d’utiliser un langage ardent et passionné pour parler du rapport de Dieu avec le peuple d’Israël (cf. 16,1-22). Ces textes bibliques indiquent que l’eros fait partie du cœur même de Dieu: le Tout-puissant attend le oui de ses créatures comme un jeune marié celui de sa promise.
Malheureusement, dès les origines, l’humanité, séduite par les mensonges du Malin, s’est fermée à l’amour de Dieu, dans l’illusion d’une impossible autosuffisance (cf. Gn 3,1-7). En se repliant sur lui-même, Adam s’est éloigné de cette source de la vie qu’est Dieu lui-même, et il est devenu le premier de « ceux qui, leur vie entière, étaient tenus en esclavage par la crainte de la mort » (He 2,15). Dieu, cependant, ne s’est pas avoué vaincu, mais au contraire, le non de l’homme a été comme l’impulsion décisive qui l’a conduit à manifester son amour dans toute sa force rédemptrice.
La Croix révèle la plénitude de l’amour de Dieu
C’est dans le mystère de la Croix que se révèle pleinement la puissance irrésistible de la miséricorde du Père céleste. Pour conquérir à nouveau l’amour de sa créature, Il a accepté de payer un très grand prix: le sang de son Fils Unique. La mort qui, pour le premier Adam, était un signe radical de solitude et d’impuissance, a été ainsi transformée dans l’acte suprême d’amour et de liberté du nouvel Adam. […]
« Celui qu’ils ont transpercé »
Chers frères et sœurs, regardons le Christ transpercé sur la Croix ! Il est la révélation la plus bouleversante de l’amour de Dieu, un amour dans lequel eros et agapè, loin de s’opposer, s’illuminent mutuellement. Sur la Croix, c’est Dieu lui-même qui mendie l’amour de sa créature: Il a soif de l’amour de chacun de nous. L’apôtre Thomas reconnut Jésus comme « Seigneur et Dieu » quand il mit la main sur la blessure de son flanc. Il n’est pas surprenant que, à travers les saints, beaucoup aient trouvé dans le cœur de Jésus l’expression la plus émouvante de ce mystère de l’amour. On pourrait précisément dire que la révélation de l’eros de Dieu envers l’homme est, en réalité, l’expression suprême de son agapè. En vérité, seul l’amour dans lequel s’unissent le don désintéressé de soi et le désir passionné de réciprocité, donne une ivresse qui rend légers les sacrifices les plus lourds. Jésus a dit: « Quand je serai élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes » (Jn 12,32). La réponse que le Seigneur désire ardemment de notre part est avant tout d’accueillir son amour et de se laisser attirer par lui. Accepter son amour, cependant, ne suffit pas. Il s’agit de répondre à un tel amour pour ensuite s’engager à le communiquer aux autres : le Christ « m’attire à lui » pour s’unir à moi, pour que j’apprenne à aimer mes
frères du même amour.
Le sang et l’eau
« Ils regarderont Celui qu’ils ont transpercé ». Regardons avec confiance le côté transpercé de Jésus, d’où jaillissent « du sang et de l’eau » (Jn 19,34) ! Les Pères de l’Église ont considéré ces éléments comme les symboles des sacrements du Baptême et de l’Eucharistie. Avec l’eau du Baptême, grâce à
l’action du Saint-Esprit, se dévoile à nous l’intimité de l’amour trinitaire. Pendant le chemin du Carême, mémoire de notre Baptême, nous sommes exhortés à sortir de nous-mêmes pour nous ouvrir, dans un abandon confiant, à l’étreinte miséricordieuse du Père (cf. st Jean Chrysostome, Catéchèses 3,14 ss).

Le sang, symbole de l’amour du Bon Pasteur, coule en nous tout spécialement dans le mystère eucharistique: « L’Eucharistie nous attire dans l’acte d’offrande de Jésus… nous sommes entraînés dans la dynamique de son offrande » (Encyclique Deus caritas est, n. 13). Nous vivons alors le Carême comme un temps « eucharistique », dans lequel, en accueillant l’amour de Jésus, nous apprenons à le répandre autour de nous dans chaque geste et dans chaque parole. Contempler « Celui qu’ils ont transpercé » nous poussera ainsi à ouvrir notre cœur aux autres en reconnaissant les blessures infligées à la dignité
de l’être humain; cela nous poussera, en particulier, à combattre chaque forme de mépris de la vie et d’exploitation des personnes, et à soulager les drames de la solitude et de l’abandon de tant de personnes. Le Carême est pour chaque chrétien une expérience renouvelée de l’amour de Dieu qui se donne à nous dans le Christ, amour que chaque jour nous devons à notre tour « redonner » au prochain, surtout à ceux qui souffrent le plus et sont dans le besoin. De cette façon seulement, nous pourrons participer pleinement à la joie de Pâques. Que Marie, Mère du Bel Amour, nous guide dans cet itinéraire quadragésimal, chemin d’authentique conversion à l’amour du Christ.
Le sens chrétien de la souffrance selon saint Jean-Paul II
La souffrance a-t-elle un sens ? Nombreux sont ceux qui le nient, même parmi les chrétiens, en déclarant que la souffrance est un mal absurde qu’il faut combattre par tous les moyens. S’il est vrai qu’il faut surmonter la souffrance, pour autant que des moyens moralement légitimes nous le permettent, nous ne sommes toutefois pas en mesure de supprimer toutes les souffrances du
monde et de notre propre vie. Le chrétien ne peut donc pas se passer de la question du sens de la souffrance. Une question qui n’est pas facile, et dont la réponse ne doit pas être donnée à la légère, surtout en présence de personnes qui souffrent.
Salvifici doloris – la valeur salvifique de la souffrance, c’est le titre que saint Jean-Paul II donna à une lettre apostolique publiée en 1984. Dans ce document, le Pape se référa souvent à l’Évangile de la souffrance – non pas une doctrine doloriste, mais une vision riche et équilibrée qui s’appuie sur les textes clés de l’Écriture concernant la souffrance et le salut offert dans le Christ. La réponse à la question de la souffrance n’est pas le résultat d’une spéculation théorique, mais d’une recherche et d’un cheminement que le croyant poursuit en se laissant guider par la lumière de la Parole de Dieu. Jean-Paul II en a fait l’expérience dans sa propre vie : le décès de sa mère lorsqu’il avait neuf ans, ensuite celui de son frère, les horreurs de la guerre où il perd son père à l’âge de 21 ans, la dictature communiste après la guerre, l’attentat qu’il subit en 1981, les nombreuses épreuves de santé qui suivirent… Le Pape parlait d’expérience lorsqu’il écrit : Le Christ nous fait entrer dans le mystère et nous fait découvrir le « pourquoi » de la souffrance, dans la mesure où nous sommes capables de comprendre la sublimité de l’amour divin (Salvifici Doloris n° 11).

L’attentat du 13 mai 1981 était un
événement marquant le début
d’un long chemin de souffrance
pour saint Jean-Paul II. Il a vraisem-
blablement contribué à approfon-
dir sa réflexion sur le mystère de la
souffrance…
La souffrance, punition pour le péché ?
C’est ce que l’homme a souvent tendance à croire, et on trouve des traces de cette logique rétributive dans l’Ancien Testament, notamment dans le Livre de Job. En commentant la discussion de Job avec ses trois amis, qui prétendent qu’il souffre à cause de son péché, Jean-Paul II conclut : « S’il est vrai que la souffrance a un sens comme punition lorsqu’elle est liée à une faute, il n’est pas vrai, au contraire, que toute souffrance soit une conséquence d’une faute et ait un caractère de punition » (SD n° 11).
D’autre part, l’Ancien Testament témoigne également d’une tendance qui cherche à dépasser l’idée selon laquelle la souffrance n’a de sens que comme punition du péché : il souligne en même temps la valeur éducative de cette peine qu’est la souffrance. Ainsi donc, dans les souffrances infligées par Dieu
au Peuple élu est contenue une invitation à sa miséricorde, qui châtie pour amener à la conversion (cf. 2 Mac 6,12). La souffrance doit donc servir à la reconstruction du bien dans la personne humaine, qui peut y voir un appel à la pénitence et donc un signe de la miséricorde divine (SD n° 12).
Pour bien comprendre cette ambigüité, il est important de distinguer la souffrance individuelle et ses causes immédiates de la souffrance de l’humanité et ses causes premières. La souffrance est entrée dans le monde en raison du péché des origines qui a marqué profondément toute l’histoire humaine, y compris les structures de notre société.
« Et même si c’est avec une grande prudence que l’on doit juger la souffrance de l’homme comme une conséquence de péchés concrets (comme le montre précisément l’exemple de Job le juste), on ne peut cependant pas la séparer du péché des origines, de ce qui, chez saint Jean, est appelé » le péché du monde » (cf. Jn 1,29), de l’arrière-plan pécheur des actions personnelles et des processus sociaux dans l’histoire de l’homme. S’il n’est pas permis d’appliquer ici le critère restreint de la dépendance directe (comme le faisaient les trois amis de Job), on ne peut non plus renoncer au critère selon lequel, à la base des souffrances humaines, il y a des compromissions de toutes sortes avec le péché. » (SD n° 15).
Un simple exemple permet d’éclairer cela : un innocent qui est blessé pendant la guerre ne souffre pas à cause de son péché personnel. Mais la cause lointaine de cette souffrance est la situation de péché dans laquelle se trouve l’humanité, situation qui fait qu’il y a toujours des guerres. Le lien entre la souffrance et le mal moral est donc complexe ; d’autre part, il ne suffit pas pour expliquer toutes les dimensions du sens de la souffrance. Pour y répondre, il faut se tourner vers le Nouveau Testament, où l’amour de Dieu se manifeste dans la Croix du Christ.
La souffrance à la lumière du mystère pascal
Face à la souffrance, toutes nos explications sont inadéquates ; d’ailleurs, Jésus lui-même n’a pas expliqué la souffrance. Il s’est rendu proche de ceux qui souffraient, en consolant les affligés et en guérissant les malades. Les béatitudes, qui sont au cœur de son enseignement, s’adressent à ceux qui sont éprouvés par différentes souffrances dans la vie temporelle. Mais Jésus n’en reste pas là : il prend sur Lui toute la souffrance humaine. Le don de soi, signe suprême de l’amour, ira jusqu’à la Croix. C’est par la Croix qu’Il atteint les racines du mal enfoncées dans l’histoire de l’homme et dans l’âme humaine
(SD n° 16). La souffrance humaine a atteint son sommet dans la passion du Christ. Dans le mystère de la Croix, la souffrance a revêtu une dimension nouvelle : elle manifeste l’amour qui crée le bien en le tirant du mal.
Par sa passion et sa mort, le Christ jette ainsi sur le mystère de la souffrance une lumière nouvelle, celle du salut : la souffrance humaine reçoit une valeur de rédemption (SD n° 19). Jean-Paul II parle ici du sens salvifique (c’est-à-dire qui contribue au salut) de la souffrance ; désormais tout homme est appelé à participer à la souffrance rédemptrice du Christ, à son œuvre de salut. Il ne faut toutefois pas se méprendre sur cette valeur rédemptrice de la souffrance : seule la passion du Christ est rédemptrice, celle des hommes peut le devenir par participation à la souffrance du Christ. C’est ainsi qu’il faut comprendre ces paroles de saint Paul : Je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ pour son Corps, qui est l’Église (Col 1,24 ; cf. 2 Cor. 4,8- 11.14). Cette phrase ne signifie pas que la passion du Christ était insuffisante ou la Rédemption incomplète ; elle signifie au contraire que le Christ Lui- même a voulu associer les membres de son Corps, l’Église, à son œuvre de Salut, accomplie une fois pour toutes. De même qu’Il fait participer ses disciples à l’annonce de la Parole (sa mission prophétique), de même ils sont désormais associés à son sacrifice sur la Croix (sa mission sacerdotale). Dans ce contexte, Jean-Paul II cite plusieurs paroles du Christ dont celle-ci : Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix chaque jour, et qu’il me suive. Qui veut en effet sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi, celui-là la sauvera (Luc 9,23-24).
L’Évangile de la souffrance
Cette expression – Jean-Paul II y consacre tout un chapitre – ne désigne pas simplement la présence de la souffrance dans l’Évangile comme l’un des thèmes de la Bonne Nouvelle, mais également la révélation de la force salvifique et du sens salvifique de la souffrance dans la mission messianique du Christ et, ensuite, dans la mission et la vocation de l’Église (SD n° 25). Il est donc essentiel de ne jamais dissocier la souffrance de la Résurrection, sans quoi on risque de tomber dans un dolorisme qui est contraire au message d’espérance de l’Évangile. L’éloquence de la Croix et de la mort est complétée par l’éloquence de la Résurrection, écrit le Pape (SD n° 20)
Dans ce chapitre, Jean-Paul II évoque l’exemple de la Vierge Marie : en tant que Mère du Sauveur, elle a participé d’une façon particulière à la souffrance de son Fils. De même, tous les disciples du Christ sont appelés à s’unir spirituellement à son sacrifice pour ainsi participer à l’œuvre de la Rédemption. Alors la problématique de la souffrance ne se voit pas simplement soumise à une explication théorique ; elle constitue en réalité une expérience personnelle qui nous en fait découvrir le sens : « Au fur et à mesure que l’homme prend sa croix, en s’unissant spirituellement à la Croix du Christ, le sens salvifique de la souffrance se manifeste davantage à lui. » (SD, n° 26).
Toutefois, la Croix ne dit pas tout le mystère pascal : c’est la lumière de Pâques qui aide l’homme à travers les multiples épreuves de la vie. Les témoins de la Passion sont en même temps témoins de la Résurrection (cf. Phil 3,10-11). Les premiers chrétiens, en tant que témoins de la Croix, étaient bien conscients qu’il leur fallait « passer par de nombreuses tribulations pour entrer dans le Royaume de Dieu » (Ac 14,22). Ainsi donc, de même que le Christ a partagé nos souffrances, ceux qui participent à sa Passion entrent dans le mystère pascal pour être conduits avec le Christ jusqu’à la Résurrection. En méditant encore sur l’exemple de saint Paul (cf. 2 Cor. 12, 9, 2 Tim. 1, 12, Phil. 4, 13), Jean-Paul II conclut que « les faiblesses de toutes les souffrances humaines peuvent être pénétrées de la puissance de Dieu qui s’est manifestée dans la Croix du Christ ». La souffrance permet à l’homme de s’ouvrir à l’action des forces salvifiques de Dieu offertes à l’humanité dans le Christ (SD n°23). Ainsi, le fait de surmonter le sentiment d’inutilité de la souffrance devient, pour le chrétien, une source de joie et de paix intérieure (SD, n° 27). C’est ce qui faisait dire à l’Apôtre Paul : « Je trouve ma joie dans les souffrances que j’endure pour vous » (Col 1,24).
La souffrance qui libère la capacité d’aimer
De même que le Christ a partagé notre nature humaine jusqu’à souffrir et mourir pour nous, le chrétien est appelé à s’unir au sacrifice du Sauveur pour le salut du monde. Mais le sens de la souffrance ne s’arrête pas là. En commentant l’Évangile de la souffrance, saint Jean-Paul II évoque aussi la parabole du Bon Samaritain (cf. Lc 10,29-37). Son exemple nous permet de découvrir un autre aspect de la souffrance : elle « libère » des capacités d’aimer (SD n° 29). La souffrance interpelle et suscite la compassion auprès d’autres personnes et leur permet ainsi d’imiter l’exemple du Christ, c’est-à-dire de réaliser leur vocation de disciple. Bien entendu, il ne suffit pas de s’émouvoir et de ressentir de la compassion : ces sentiments, qui sont bons et humains face à la souffrance, doivent pousser l’homme à agir.
Cet aspect est d’autant plus important à souligner qu’il permet de répondre à un reproche souvent formulé dans le passé : si on reconnait à la souffrance une valeur rédemptrice, cela entraînera une passivité à l’égard de ceux qui souffrent. Selon cette critique, l’Église, au lieu de combattre les injustices du présent, se contenterait de promettre à ceux qui souffrent le bonheur dans le monde à venir. Or, dit le Pape, l’Évangile montre que la révélation par le Christ du sens salvifique de la souffrance ne s’identifie nullement à une attitude de passivité. Au contraire, « l’Évangile est la négation de la passivité en face de la souffrance ». C’est ce que montre la parabole du bon Samaritain, mais aussi la parabole du Jugement dernier (cf. Mt 25,31-46).
Ainsi, dans le Christ, la question de la souffrance reçoit un double sens. D’une part, celui qui souffre, en s’unissant au Christ souffrant, participe à la Rédemption du monde. D’autre part, celui qui est témoin de la souffrance d’autrui est appelé à imiter le Christ à travers la charité, en sachant qu’en servant le plus petit de ses frères, c’est au Seigneur qu’il rend service. Pour terminer voici un appel que Jean-Paul II adresse dans sa conclusion :
Il est donc nécessaire qu’au pied de la Croix du Calvaire se rassemblent en esprit tous ceux qui souffrent et qui croient au Christ, en particulier ceux qui souffrent à cause de leur foi en Lui, crucifié et ressuscité, afin que l’oblation de leurs souffrances hâte la réalisation de la prière du Sauveur lui-même pour l’unité de tous. […]
Et nous demandons à vous tous qui souffrez de nous aider. À vous précisément qui êtes faibles, nous demandons de devenir une source de force pour l’Église et pour l’humanité. Dans le terrible combat entre les forces du bien et du mal dont le monde contemporain nous offre le spectacle, que votre souffrance unie à la Croix du Christ soit victorieuse ! (SD n° 31)
